La ferme Belardia tient bien son nom. Celui-ci d’origine Basque signifie pâturage. Et malheureusement, comme le déplore aujourd’hui Philippe, beaucoup d’’agriculteurs ont oublié que les vaches sont avant tout des herbivores…

Philippe et Murielle Garat, ont quitté leur tendre Pays-basque pour venir s’installer au cœur du Parc Limousin dans le département de la Dordogne. Après avoir travaillé en bureau d’étude pour Philippe et en tant que gérante de Biocoop du côté de Murielle, le grand air et le retour aux origines se faisaient sentir chez ce couple. Comme nous l’explique Philippe avec un peu d’ironie : « Je commençais à en avoir marre de faire des dossiers pour caler les étagères ». En 2018, après de nombreuses visites d’exploitations, ils tombent donc sous le charme d’une petite ferme en Périgord vert, et décident donc de se lancer dans l’aventure. Rapidement, ils transforment l’exploitation pour qu’elle corresponde au mieux à leurs valeurs. Et quelles valeurs ? Celle de la simplicité et de l’efficacité en cohésion avec leur environnement : arrêt de l’ensilage d’herbe et de maïs, conversion en agriculture biologique, réimplantation de prairies, plantations d’arbres à hautes tiges et de pré-vergers. Ils ont donc voulu aller beaucoup plus loin que le label bio, qu’ils estiment aujourd’hui beaucoup trop large en termes d’exigences et sans réel sens. Comme nous le dit Philippe « je pourrai être en agriculture bio et avoir des animaux enfermés dans mon bâtiment, nourris à l’ensilage et au soja brésilien ». Beaucoup d’agriculteurs font le choix aujourd’hui du bio, plus pour des valeurs économiques que pour de réelles valeurs éthiques. Pour valoriser leurs choix, ils ont donc adhéré en plus du bio, au signe officiel de qualité : Lait de foin. Peu connu du publique, ce label est porté par une association d’éleveurs qui militent pour des valeurs traditionnelles de l’élevage laitier qui repose sur le fait qu’un herbivore ingère avant tout de l’herbe et du foin. Le cahier des charges interdit donc tout aliment fermenté et OGM.

Les deux éleveurs ont donc construit un système basé sur l’agroécologie. Ils utilisent au mieux ce que l’environnement peut leur offrir, avec une cohérence basée sur le triptyque Sol-Plante-Animal. Comme l’explique l’agronome André Voisin : « De l’équilibre du sol, dépend l’équilibre de la plante, de l’animal et de l’homme ».

Pour ces éleveurs basques, les objectifs et finalités de leurs systèmes sont simples :
- Ne pas s’acharner au travail. Comme le dit si bien Philippe « ce n’est pas parce-que le piquet de clôture sera aligné aux autres que je serai mieux payé ».
- Valoriser au mieux leurs produits et la qualité de ceux-ci.
- Produire en cohérence et en respectant leur environnement.

Pour répondre à ceux-ci une stratégie globale a été mise en place avec des choix techniques cohérents, toujours dans ce respect de l’équilibre sol-plante-animal :
- Un système basé sur l’herbe avant tout et qui tend vers l’autonomie : L’exploitation se compose de 80ha, dont 80% en prairies. Le reste est implanté en culture de blé et maïs pour la vente, jusqu’à cette année. L’objectif est pour l’année prochaine de réaliser 5ha de maïs population pour l’autoconsommation (séchage en cribs) et 7ha de seigle et épeautre pour être autonome à 100% en concentrés et en paille (besoin de 15t/an). Sur ces 80 ha, une quarantaine est destinée au pâturage des laitières et éventuellement à la fauche selon la pousse de l’herbe, 10ha sont destinés au pâturage des génisses et des taries et une quinzaine à la fauche. Le besoin en fourrage sec du troupeau s’élève à 150 t de matière sèche par an soit 2,3 t/UGB.
- Système ultra-pâturant : pâturage toute l’année si la pluviométrie le permet avec la mise en place d’un pâturage tournant dynamique (40 ha accessibles découpés en paddocks de 0,9ha avec des temps de séjour moyen de 2j/paddock) et des temps de repos adaptés à l’évolution climatique tout au long de l’année (30 à 50j sur le printemps/été et 50 à 60j sur l’automne/hiver) pour avoir une herbe de bonne qualité et permettre également à la prairie de se régénérer le mieux possible après le passage des animaux. Ce choix permet également de gagner en temps de travail -> Même si le pâturage demande une astreinte quotidienne pour rentrer et sortir les VL et un peu de clôture, il permet d’économiser beaucoup de temps en parallèle sur d’autres postes (aucune alimentation à distribuer à côté, diminue le temps de curage des logettes, permet un épandage de matières organiques directement dans les pâtures donc économise du temps sur le tracteur). Cette année, Philippe a testé le pâturage des blés par le troupeau laitier au stade début montaison (début février). Cette technique permet à la fois d’allonger la période de pâturage au cours de l’année et diminuer le recours au stocks avec un aliment de qualité (21% de MAT pour le blé à ce stade), sans impacter le rendement de la céréale et avec un semis à demie dose (90 kg/ha).
- Un choix de race adapté et en évolution : Achat d’un troupeau Prim’Holstein à leur installation pour des raisons économiques (900€/VL contre 1600 à 1800€ pour des races Jersiaises, Normandes). Puis croisement multi-race sur ce troupeau initial avec des animaux plus rustiques (Jersiais, Normand, Brun des alpes) pour tendre à du croisement trois voies et profiter de l’effet hétérosis de chacun. L’objectif dans ce choix est d’avoir des animaux rustiques plus adaptés au pâturage et de gagner également en taux sur son lait pour la transformation. Ce choix de génétique permet également d’avoir des vaches de tailles plus petites avec une plus faible consommation en matière sèche (15kg/jours contre 18kg pour des Prim’Holstein), et une meilleure portance sur terrain humide au pâturage. Ainsi à Belardia, on trouve des vaches de toutes les couleurs. La reproduction est gérée en IA et monte naturelle avec un taureau Blanc-bleu-Belge pour les rattrapages et les vaches à moins bon potentiel. Les veaux pour le renouvellement sont élevés sous la mère jusqu’à leur sevrage. Une technique aux multiples bénéfices : bien-être animal, meilleur conformation et santé des veaux, meilleur apprentissage du pâturage, moins de temps de travail. Avec cette stratégie, l’objectif au vêlage des génisses est de 2 ans. Ainsi la perte de lait lors de l’allaitement se compense par ce vêlage précoce.
- Des objectifs de production adaptés au système : A la ferme Belardia, pas de prétention de vouloir faire déborder le tank à lait. Ce qui importe c’est la marge alimentaire (ramenée au litre de lait produit). La production des VL est donc proportionnelle à leur mode de conduite et au système mis en place. La moyenne oscille donc entre 4500 et 5500L/VL en fonction des années et des sécheresses estivales. Les animaux s’adaptent donc à cet environnement changeant et le but n’est pas de compenser en voulant garder une production laitière élevée et très coûteuse.
- Mise en place de pratiques vertueuses pour tendre vers un bilan carbone positif : Réimplantation d’arbres dans les parcelles pour l’ombrage des vaches et leur alimentation. Essais d’implantation de céréales en semi-direct pour diminuer le travail du sol (semis de blé derrière un maïs-grain en direct) et favoriser la vie de celui-ci en réduisant sa consommation de GNR. Mise en place de rotation longues « prairies-maïs-céréales » en privilégiant des prairies longues durées de 5 à 7 ans (base fétuque/dactyle en graminées) favorables au stockage du carbone.
- Des choix de variétés de culture basés sur la diversité et l’autonomie génétique : L’objectif pour Philippe est d’arriver à faire sa propre semence de céréales et maïs en testant des variétés anciennes et rustiques adaptées à son milieu. Il souhaite donc développer le maïs population. Le principe est d’utiliser de la semence paysanne (sélectionnées par les agriculteurs), avec une pollinisation libre qui amène des semences moins uniformes qu’une semence hybride, mais plus adaptée aux conditions locales et pédoclimatiques du milieu. A l’inverse les variétés hybrides, sont sélectionnées par l’industrie à travers le croisement de lignées pures et des objectifs de production basés principalement sur le rendement.
- Valorisation du lait : Dans leur choix de démarcation, Philippe et Murielle ont voulu valorisé une partie de leur lait en yaourt. Ils ont donc créé un laboratoire de transformation fonctionnel depuis le début de l’année. Pour le moment, deux gammes de yaourts sont fabriquées (Yaourts natures et sucrés) avec en moyenne deux journées et demie de fabrication hebdomadaires. 3000 yaourts par semaine sont donc transformés, avec un objectif de production établi à 8000 yaourts/semaine en routine (52 000 l de lait soit 20% de leur litrage total annuel). Cette production amène une plus-value sur le lait valorisé à 3€/litre et leur a permis d’embaucher un salarié à mi-temps pour le moment. Ils souhaiteraient également étoffer leur gamme avec du fromage blanc, des crèmes desserts et des yaourts aromatisés. Leur choix a été d’accès leur circuit de commercialisation sur la grande surface et la restauration collective pour une raison de praticité et pour réduire le temps passé à la commercialisation. Ils vendent également à la ferme pour les particuliers mais ne souhaitent pas développer ce mode de commercialisation. Le reste du lait (150 à 200 000 l) est livré à Biolait à un prix de base avoisinant les 430€/1000L.

Bref, vous l’aurez compris : la vie est plutôt paisible à la ferme Belardia. A l’effigie de la mascotte du troupeau « Mimine » la Jersiaise à câlins, ou bien encore Norbert le Chien-Oie de troupeau, tout le monde a sa place et joue son rôle. Cette expérience nous montre qu’il est possible de mettre en place un système simple ne cherchant pas la productivité mais l’efficacité et l’autonomie. Ici, tout est calculé (marges brutes, coût de production, coût d’alimentation) pour développer un système herbager fonctionnel et résilient où le bien-être de l’éleveur est mis en avant.
